« L’âge du patient et son statut social influencent la pratique clinique », Guillemette Lienhart, MCU-PH en odontologie (HCL / Lyon 1)

Son étude qualitative exploratoire renseigne sur l'accès aux soins dentaires des enfants.

Mue par cette volonté d’approfondir les connaissances pour mieux les transmettre, la Dre Guillemette Lienhart, maîtresse de conférences des universités et praticienne hospitalière au centre de soins dentaires des HCL, initie en décembre 2021 une étude qualitative exploratoire*. Quatre ans plus tard, son enquête apporte un éclairage inédit : au-delà des contraintes organisationnelles souvent invoquées (manque de temps, de financements…), les représentations des professionnels de santé semblent, elles aussi, influer de manière déterminante sur la pratique clinique notamment en termes de prévention et de relation de soins.

À l’origine de ce travail, ce constat : la prévention des caries chez l’enfant demeure insuffisamment réalisée par les médecins, les pédiatres et les chirurgiens-dentistes. Et une intuition : certains enfants, les plus précarisés en particulier, ne seraient-ils pas perçus négativement par une partie des professionnels de santé ? La prévention pourrait-elle être d’autant plus faible que le patient est perçu négativement ?

Pour explorer cette hypothèse, la Dre Lienhart s’appuie sur l’expertise de Manon Verroul, psychologue sociale aux HCL, rompue à la méthodologie qualitative. « Les entretiens ont été menés séparément, Manon a rencontré les chirurgiens-dentistes et moi, les médecins afin d’éviter les biais liés à mon profil professionnel », précise-t-elle. Quinze dentistes, dix médecins généralistes et dix pédiatres ont ainsi été interrogés. Le codage puis l’analyse thématique des entretiens, révèle des discours contrastés au point de donner lieu à deux publications distinctes.

Vision technique versus approche holistique

Chez les chirurgiens-dentistes, un mot-clef revient : « culpabilité/responsabilité des parents ». Les parents sont fréquemment décrits comme « négligents », jugés insuffisamment investis dans la santé bucco-dentaire de leur enfant. Si les dentistes semblent juger sévèrement les parents, leur empathie, elle, se concentre principalement sur l’enfant, perçu comme victime de l’incompétence de ces derniers. « Les dentistes se concentrent davantage sur le soin technique au détriment d’une approche plus globale qui prend en compte le vécu des familles », explique Guillemette Lienhart. Certains discours laissent même entendre que ces représentations mènent à une communication verticale et culpabilisante et parfois même à des formes de violence verbale.

Dans ces discours, la carie sévère est rarement envisagée comme le produit d’un enchevêtrement de facteurs sociaux, économiques et culturels. « Elle est souvent associée à un défaut d’éducation, à un manque de règles ou à une absence d’hygiène imputée aux adultes ». Quant aux enfants, malgré l’empathie largement exprimée par les dentistes, ils sont parfois décrits comme difficiles, voire « désagréables » à soigner. Cette perception négative conduit certains dentistes à refuser la prise en charge des enfants, retardant ainsi leur accès aux soins, alors même que certains présentent des caries dès l’âge de 18 mois. L’étude met ainsi en lumière une double discrimination : sociale et liée à l’âge. « C’est ce double regard sur l’enfant et sur sa famille qui peut fragiliser la relation soignant-soigné, réduire la qualité de la communication jusqu’à freiner l’accès ou la continuité des soins. »

Du côté des médecins généralistes et des pédiatres, les représentations apparaissent sensiblement différentes. Leurs discours se montrent plus attentifs aux conditions de vie des familles et au contexte social. « Les discours sont nettement plus empathiques et moins marqués par les stéréotypes », observe la chercheuse. Toutefois, si ces praticiens se sentent pleinement investis dans la prévention en général, ils s’estiment peu compétents dans le champ bucco-dentaire, qu’ils délèguent volontiers aux dentistes.
L’étude fait alors émerger ce paradoxe : « Les médecins renvoient la prévention buccodentaire aux dentistes car ils s’en sentent incompétents, tandis que les dentistes la négligent parfois du fait de contraintes organisationnelles ou par fatalisme face à des parents jugés irresponsables », résume l’odontologue pédiatrique.

Interroger nos propres perceptions

Au-delà de la seule pratique dentaire, ces résultats interrogent plus largement la place des représentations sociales dans le soin. Ils rappellent que la prévention ne repose pas uniquement sur des recommandations techniques, mais aussi sur la qualité du lien, l’écoute et la compréhension des réalités familiales.

« Identifier et questionner les stéréotypes professionnels ne vise pas à désigner des coupables, mais à ouvrir un espace de réflexion. Car dans le champ de la santé bucco-dentaire comme ailleurs, la lutte contre les inégalités passe aussi par une vigilance éthique sur nos propres perceptions », conclut la chercheuse.

La recherche se poursuit. Une collaboration avec les sociologues Christine Morin et Ludivine Jamin (Lyon 2) est engagée. « Il s’agit d’une étude par testing téléphonique pour quantifier plus finement le refus de soin selon l'âge et la précarité. » À plus long terme, l’ambition est de passer d’une approche qualitative à une échelle quantitative afin de documenter, de manière objectivée, l’accès aux soins dentaires des enfants en France.

 

*CariStigma, étude menée dans le cadre d’une thèse de science dirigée par les professeurs Béatrice Thivichon-Prince, Pierre Farge (HCL/Lyon 1) et Marc Chanelière, médecin généraliste.

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