Aux HCL, la fabrication d’un médicament rare

Grâce à l’investissement acharné d’une chaîne de solidarité, les patients immunodéprimés atteints d’une infection parasitaire rare ont retrouvé l’espoir.

C’est une histoire extraordinaire comme il y en a qu’au CHU. Parce qu’il n’existe pas d’autre lieu de soin, de recherche et d’enseignement qui prenne en charge les patients greffés et, qui plus est, a la capacité de développer un médicament pour une quinzaine de patients seulement à l’année.

« Mon cœur de mère ne pouvait se résoudre à laisser mourir ce garçon »

À l’automne 2020, dans le service hépatologie, gastroentérologie et nutrition pédiatriques à l’hôpital Femme Mère Enfant, la docteure Noémie Laverdure est confrontée à un patient de quinze ans en souffrance depuis août. Greffé du foie le 30 juin 2020, Raphaël présente des troubles du transit à répétition évoquant des gastro-entérites. La pédiatre pense à une infection rare dont son patient peine à se débarrasser, son système immunitaire ayant été affaibli pour prévenir le rejet de la greffe.

Elle sollicite l’Institut des agents infectieux à l’hôpital à la Croix-Rousse. La docteure Meja Rabodonirina, biologiste spécialisée en parasitologie et mycologie, met en évidence la présence d’Enterocytozoon bieneusi dans l’échantillon biologique du patient. Ce champignon, de la famille des microsporidies, est la cause de diarrhées sévères pouvant engager le pronostic vital chez les patients immunodéprimés (dont le système immunitaire ne fonctionne pas normalement). Seule la fumagilline, un antiparasitaire utilisé depuis 1950, peut en venir à bout.

Immédiatement, la biologiste prend conscience de la gravité de la situation. D’autant plus qu’il y a vingt-cinq ans, elle avait participé à une étude qui a montré que la fumagilline, seul remède disponible au monde, fonctionnait chez les patients immunodéprimés atteints par le VIH. Elle se tourne alors vers la pharmacie centrale des HCL. Elle est informée que les derniers stocks de fumagilline ont été écoulés en mars 2020, la production de la fumagilline ayant cessé en 2019. « Je n’en ai pas dormi de la nuit, confie-t-elle. Mon cœur de mère ne pouvait se résoudre à laisser mourir ce garçon. »

De son côté, Noémie Laverdure a prescrit un traitement suspensif qui stoppe les diarrhées sans toutefois en supprimer la cause. Sur le long terme, ce traitement n’est pas tenable. Elle confirme donc à chaque demande effectuée par courrier électronique, la nécessité de traiter son patient au plus vite. Les deux professionnelles reçoivent également le soutien du professeur Philippe Poirier, responsable du Centre national de référence des microsporidioses au CHU de Clermont-Ferrand.

En un an et demi, plus de 25 patients traités

Au pavillon X, à l’hôpital Edouard Herriot, les pharmaciens de Fripharm (pour Fabrication recherche innovation pharmaceutique), sous l’autorité du Pr Fabrice Pirot, sont eux aussi bouleversés par la mauvaise nouvelle. « Nous ne pouvions pas laisser dépérir un garçon qui a toute sa vie devant lui », relate Samira Filali, responsable de production à l’époque. Après avoir contacté des fournisseurs chinois, indiens et européens, elle et Camille Merienne, actuel responsable du laboratoire de contrôle, parviennent à obtenir une précieuse information : 300 g (1) de matière première sont disponibles en Hongrie, soit la substance produite par la fermentation d'Aspergillus fumigatus, un autre champignon ayant des effets inhibiteurs puissants contre certaines microsporidies. Après discussion, le fabricant accepte d’assurer le contrôle de la matière première et son transport à moins 80°C depuis l’Europe de l’Est jusqu’à Lyon. Précisons que la molécule du principe actif est très instable, sensible aux variations de température et à la lumière.

À réception, les pharmaciens vont déployer toute leur expertise pour fabriquer un médicament personnalisé sous la forme d’une suspension buvable (on parle alors de préparation magistrale et de forme galénique) conditionnée dans un flacon en verre. En août 2021, un an après les premiers symptômes, l’adolescent est enfin traité. Quinze jours plus tard, c’en est fini de ses diarrhées éprouvantes et délétères. « On s’est bien battus », commente Noémie Laverdure. « On a avancé une étape après l’autre, sans renoncer. » Ce travail d’équipe a ensuite bénéficié à d’autres malades, telle cette patiente qui avait perdu 20 kilos en un an et a pu être guérie après de longs mois de souffrances.

Aujourd’hui, Fripharm est la seule plateforme pharmaceutique hospitalo-universitaire au monde à produire ce médicament. En un an et demi, 27 doses personnalisées ont été produites pour autant de patients traités en troisième ligne d’intention (2). Récemment, un hôpital aux Pays-Bas a contacté Fripharm pour un patient immunodéprimé infecté par le parasite. « Cette demande de préparation magistrale et d’exportation intra-communautaire sera réalisée en accord avec l’Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé (ANSM) et l’Agence régionale de santé » informe le Pr Fabrice Pirot (3).

En France, environ une centaine de personnes immunodéprimées chaque année sont atteintes par des microsporidies. Le stock étant voué à disparaître, l’équipe de Fripharm s’est mise en quête d’une start-up capable de relancer la production du principe actif de la fumagilline.

(1) À raison d’une de dose de 50 mg par personne infectée, ce stock peut permettre de soigner 200 patients.

(2) PCR positive aux microsporidies, échec de l’immunomodulation, échec du traitement par albendazole, et diarrhées sévères.

(3) Les préparations magistrales sont réalisées pour un patient déterminé et selon une prescription médicale, en raison de l’absence de spécialité disponible ou adaptée. Elles sont préparées par une pharmacie d’officine ou par une pharmacie à usage intérieur d’un établissement de santé. Lire l’article L. 5121-1 du Code de la santé publique.

Dernière mise à jour le : lun 12/09/2022 - 09:38
Blocs libres

La plateforme hospitalo-universitaire Fripharm produit des préparations hospitalières en pédiatrie, ophtalmologie, chirurgie, nutrition etc. Elle développe des innovations pharmaceutiques (infectiologie, gériatrie, maladies métaboliques etc.), des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur et des médicaments expérimentaux. Chaque année, elle réalise la production de plus de 100 000 unités thérapeutiques stériles et non stériles, réparties entre les préparations hospitalières et les médicaments expérimentaux.

Docteur Camille Merienne, pharmacien aux Hospices Civils de Lyon, était l'invité de RCF.