La désinformation en santé a-t-elle un impact sur le service d’accueil aux urgences ?

Les informations erronées ou trompeuses sur la santé se propagent facilement et massivement sur les réseaux sociaux, mais leurs conséquences sont souvent sous-estimées... Interview du Dr Clément Ricordeau, médecin urgentiste à l’hôpital Lyon Sud.
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Dr Clément Ricordeau accoudé sur un muret devant l'entrée des urgences
Dr Clément Ricordeau, médecin urgentiste à l’hôpital Lyon Sud

On parle beaucoup de désinformation en santé. Est-ce un phénomène que vous observez concrètement aux urgences ?

Nous voyons régulièrement des patients qui arrivent après avoir fait des recherches sur Internet. Ils trouvent des réponses qui correspondent à leurs symptômes, mais qui ne sont pas forcément le diagnostic final, ce qui les pousse à consulter à tort dans un service d'urgence. Il est difficile de les critiquer car ce sont avant tout des gens inquiets qui cherchent des réponses, et nous sommes aussi là pour cela. Cependant, notre rôle reste d'éliminer les pathologies graves.

Pouvez-vous citer des exemples de comportements à risque ?

Il y a par exemple des gens qui pratiquent l'automédication sauvage en récupérant des fonds de tiroirs d'antibiotiques parce qu'ils ont lu quelque chose en ligne. Plus grave encore, j'ai eu le cas en régulation d'une jeune adolescente qui avait pris un médicament antidiabétique dans le but de perdre du poids, sur les conseils d'une amie. Ce médicament, détourné de son usage comme a pu l'être le Médiator, a provoqué chez elle une hypoglycémie sévère nécessitant l'envoi de secours en urgence.

Vous avez également mentionné des cas retardant la prise en charge.

Je me souviens d’une patiente d'une cinquantaine d'années qui présentait une altération grave de son état général avec des douleurs abdominales dues à une présence d'eau dans le ventre. En l'interrogeant, on a découvert qu'elle avait un cancer du sein depuis un an, mais qu'elle ne l'avait pas traité de manière conventionnelle. Elle avait été suivie par une personne pratiquant une « médecine parallèle », a-t-elle dit en restant évasive. Résultat : après un an sans soins médicaux, son cancer était devenu multi métastatique et très agressif. Le plus frappant était que la patiente refusait de donner le nom de cette personne, cette dernière lui ayant probablement demandé de rester discrète, sentant sans doute que sa responsabilité pouvait être engagée.

La question de la vaccination semble également être un point de tension, particulièrement depuis la crise de la Covid-19.

Le sujet est presque devenu tabou. On constate un certain échec de l'information : si on a été obligé de rendre les vaccins obligatoires, c'est sans doute que l’on n'a pas su assez bien expliquer leur utilité. Beaucoup de gens ont une mauvaise compréhension du vaccin. Ils oublient que la logique est collective : il s'agit de réduire les formes graves et de ne pas transmettre le virus aux personnes fragiles.

Comment expliquez-vous que la désinformation s'ancre autant dans les esprits ?

Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur avec leurs algorithmes. Si vous cliquez une fois sur un contenu "antivax", vous êtes bombardé de contenus similaires. Les gens finissent par ne voir que cela et pensent que c'est la seule vérité. On joue sur l'émotionnel et sur des peurs ancestrales. Face à cela, la méthode scientifique est notre meilleur rempart. Les professionnels de santé, et plus spécifiquement les médecins, apprennent dès leurs études la lecture critique d'articles : chercher les preuves, vérifier la fiabilité d'une étude et faire preuve de recul. Ce n'est pas parce qu'un cas s'est mal passé qu'il faut en faire une généralité. Notre responsabilité est de bien informer pour mieux traiter.

Enfin, vous parlez d'un manque d'information sur la fin de vie.

C'est un problème presque quotidien. Les gens n'anticipent pas assez les parcours de soins de fin de vie et n'acceptent pas toujours que toute vie a un terme. Aux urgences, il n’est pas rare de devoir expliquer que la gravité de l’état de santé du proche n’autorise pas tel ou tel soin. Il faut alors faire preuve de beaucoup de pédagogie afin que la décision médicale soit comprise et partagée avec la famille. Être informé, c’est essentiel pour comprendre et accepter le soin, quel qu’il soit, mais aussi l’absence de soin.

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